L'Enfant du Carrefour
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Categoría:Adulto
Mes enfants, approchez, et que les plus petits s’assoient devant. Écoutez bien, car cette histoire est vraie, et les histoires vraies sont les meilleures pour apprendre à vivre.
Il était une fois un homme à qui l’on confia une mission. Cet homme reçut l’ordre de partir vers un continent qu’il n’avait jamais vu. Il avait entendu son nom quelques fois, mais n’en connaissait pas grand-chose.
Il portait une mallette usée par les voyages, un dictionnaire français espagnol glissé entre deux chemises propres, et dans sa poche de poitrine, une lettre de son Père Général qui disait simplement : va en mon nom, explore, écoute, et reviens me dire ce que tu as vu. Et lui, il se leva, et s’en alla par obéissance comme l’eau s’en va vers la mer sans demander pourquoi.
Son avion décolla de Madrid avec quatre heures et demie de retard, car ses roues avaient trop chauffé. Mais cet homme avait une confiance grande comme un baobab, une confiance en Dieu héritée de son père fondateur, et il se dit : le commencement de toute chose est toujours difficile. Qu’est-ce qu’un peu de retard, devant ce qui m’attend ?
À cinq heures du matin, après une escale à Lagos, l’avion se posa sur la terre d’Abidjan. Le Frère descendit, et l’air chaud et humide de l’Afrique vint à sa rencontre — un air qui s’installe comme une présence, qui entre dans les poumons et ne ressemble à rien de ce qu’il avait respiré avant.
Dans la salle des arrivées, une soutane blanche l’attendait au milieu de la foule. Le Frère vit un sourire,un sourire d’accueil, plein de tendresse, comme on en réserve à celui qu’on attend depuis longtemps. C’était le Père Eugène, chancelier du diocèse de Yopougon. Il avait un visage qui ne perdait jamais sa joie, et il parlait sans s’arrêter, comme quelqu’un qui annonce toujours une bonne nouvelle.
Après les formalités douanières, Yopougon l’accueillit avec ses bruits, ses couleurs et son désordre magnifique. Les marchés débordaient sur les rues de terre rouge. Les femmes portaient sur la tête des bassines d’eau, et avec elles des mondes entiers en équilibre. Les enfants couraient pieds nus entre les étals, avec la grâce de ceux qui n’ont pas encore appris à avoir peur.
On installa le Frère dans la résidence épiscopale, dans une chambre spacieuse, un vrai luxe, nota-t-il dans son carnet, avec une pointe d’humour. Le cuisinier Paulin, un Burkinabé élancé qui parlait un français posé et clair, lui prépara des œufs frits. Et lui, qui se croyait arrivé au bout du monde, se sentit soudain comme à la maison.
Mais voici que le troisième jour, au carrefour principal de Yopougon, le Frère vit l’enfant.
Celui-ci s’appelait Kouamé. Il avait peut-être douze ans, peut-être quatorze, lui-même n’aurait pas su le dire avec certitude, car personne ne lui avait jamais compté les saisons. Assis sur le bord du trottoir, les genoux sous le menton, les yeux fixés sur le sol comme s’il y cherchait une réponse, il regardait passer un monde qui ne le regardait pas.
Le Frère s’arrêta. Il ne dit rien. Et il fit une chose que personne, dans ce quartier, n’avait jamais vu un étranger faire : il s’assit lui aussi sur le bord du trottoir, à côté de l’enfant.
Kouamé le regarda de côté, avec cette méfiance que la rue apprend très vite aux enfants. Un blanc, assis sur un trottoir de Yopougon ? Cela ne se voit pas tous les jours, mes enfants — disons même que cela ne se voyait jamais.
— Tu attends quelqu’un ? demanda Kouamé.
— Non, dit le Frère. Je regarde.
— Quoi donc ?
— Le quartier. Les gens. Toi, peut-être.
Kouamé renifla, avec une indifférence bien jouée, comme savent le faire les enfants qui ne veulent pas montrer qu’ils sont touchés. Mais il ne s’en alla pas.
Ils restèrent ainsi un long moment, sans presque rien dire. Les voitures klaxonnaient. Plus loin, des jeunes jouaient au football avec une balle en caoutchouc, pieds nus, sur un bout de terre entre deux maisons, et leurs gestes étaient si beaux que le Frère les regarda longtemps. Le soleil montait dans le ciel comme une promesse qu’il est toujours difficile de tenir.
— Tu as mangé ? demanda enfin le Frère.
— Hier, dit Kouamé. Un peu.
Le Frère sortit de sa poche un billet froissé. Il ne le tendit pas à l’enfant . Il le posa entre eux deux, sur le trottoir, sans un mot, comme si ce billet était simplement là, déposé par hasard, et que chacun pouvait en faire ce qu’il voulait.
Kouamé le prit. Il le regarda longtemps, en silence.
— Tu veux quoi en échange ? demanda-t-il enfin — car c’est la première question que la rue enseigne.
— Rien, dit le Frère. Sinon que tu te souviendras, plus tard, que la vie t’appelle et que tu mérites mieux.
Le lendemain, Kouamé était de nouveau au carrefour. Et le Frère aussi.
Cette fois, Kouamé parla. Il parla de sa mère, partie travailler dans un autre quartier et qui revenait de moins en moins souvent. De son oncle, chez qui il dormait quand il y avait de la place. De l’école qu’il avait quittée, parce que les cahiers coûtaient trop cher pour une famille qui compte chaque pièce. De ses amis, qui, un à un, avaient glissé vers des chemins dont il ne voulait pas encore parler. Et de comment il s’est égaré du chemin du bien.
Le Frère écouta. Il n’interrompit pas. Il ne sortit pas de carnet, ne fit pas de plan, ne promit aucun miracle. Il écouta simplement, mais avec toute l’attention dont un homme est capable quand il comprend qu’on lui confie quelque chose de précieux.
Ce n’est pas grand-chose, écouter, direz-vous. Et pourtant, mes enfants, pour Kouamé, c’était la première fois depuis longtemps que quelqu’un le faisait vraiment.
Le soir avant son départ, le Frère retourna au carrefour, une dernière fois. — Je pars demain, dit-il.
Kouamé hocha la tête. Il s’y attendait. Les gens, toujours, partaient.
— Mais des frères viendront, dit le Frère. Pas exactement comme moi. Pas des enfants de mes parents . Nous avons appris, nous, à vivre ensemble. Ils s’assiéront à côté de toi et d’autres jeunes. Ils vous écouteront. Ils vous accompagneront, pour que vous deveniez utile à cette société qui aujourd’hui vous rejette.
— Pourquoi vous faites cela ? demanda Kouamé. Traverser la mer, pour venir rester avec des égarés comme moi ?
Le Frère réfléchit longuement. Derrière eux, quelqu’un jouait du tam tam, et la musique entrait dans le corps avant même qu’on ait eu le temps de l’écouter.
— Parce qu’un homme, dit-il, a décidé un jour, en Espagne, en 1889, que personne n’est perdu pour toujours. Que chaque enfant ou jeune blessé par la vie mérite qu’on s’approche de lui. Pas pour le réparer comme on répare un outil. Pas pour lui apprendre à devenir quelqu’un d’autre. Mais pour lui dire : tu existes. On te voit. Ta vie a du prix. Nous croyons que vous avez des problèmes mais que vous n’êtes pas des problèmes.
— Il s’appelait comment, cet homme ?
— Luis, dit le Frère. Luis Amigó. C’est pour cela que nous, ses enfants, nous sommes appelés Amigoniens.
Dans la nuit, avant de monter dans l’avion, le Frère écrivit les dernières lignes de son journal. Il avait visité des prisons surpeuplées, des centres délabrés, des paroisses débordantes de vie et de tam-tam, des bureaux aux fonctionnaires bienveillants mais aux mains vides. Il avait mangé du foutou si pimenté qu’il avait dû faire semblant de ne pas souffrir. Il avait vu la messe dansée, les offrandes portées en procession au rythme des tambours toute une Afrique qui priait avec son corps entier.
Dans son rapport, il écrivit que le besoin était immense, que rien ne pouvait l’excuser de regarder ailleurs. Que la manière de travailler devait être celle du milieu ouvert, de la présence quotidienne, de la proximité sans condition. Que Yopougon appelait à grands cris une aide.
Et tout à la fin, il ajouta simplement : « J’ai rencontré un enfant au carrefour de Yopougon. Je ne sais pas ce que son avenir lui réserve. Mais je sais qu’il m’a appris ce que j’étais venu chercher. »
Et voilà, mes enfants, comment commencent les choses qui durent.
Car aujourd’hui encore, dans ce même quartier de Yopougon, au bord de la lagune de Lokoa, des frères s’assoient à côté d’enfants, dans des centres, dans des paroisses, dans des ateliers de menuiserie, de ferronnerie, d’agriculture, d’élevage, de pâtisserie, dans des écoles, et dans des maisons d’arrêt où la nuit tombe vite et où des jeunes errent sans enclos ni berger.
Ils se donnent dans un amour exigeant.
Ils ne sauvent pas le monde.
Ils s’assoient. Ils écoutent. Ils disent : tu existes.
Ils donnent une seconde chance, dans la miséricorde.
Et parfois, quelqu’un s’en souvient. Et souvent, personne.
Mais le caillou jeté dans l’eau, mes enfants, fait toujours des cercles,même quand on a cessé de le voir.
FIN
Ma note importante : Ce conte est librement inspiré du journal de voyage du Père Juan María García Latorre, TC — « Un Amigoniano en Costa de Marfíl », Abidjan, août 1990 — première archive de la présence amigonienne en Afrique francophone et précisement en cote d’ivoire. Le Père Luis Amigó Ferrer (1854–1934) est le fondateur de la Congrégation des Religieux Tertiaires Capucins de Notre-Dame des Douleurs.
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